Zéropolis

Dans ce nouveau travail, qui en fait est une continuité logique et pertinente d’un projet artistique débuté à la fin des années 1990, Patrice Mortier nous propose de circuler d’image en image comme on le fait quotidiennement sur notre téléphone portable. Ici, les images sont présentées côte à côte, mises à plat,  et notre regard passe de l’une à l’autre au gré des interpellations de connivence que notre œil accepte avec complicité.

Ces images sont issues de photographies prises au quotidien par l’artiste dans son entourage social ou géographique. Elles restituent, comme pour chacun de nous  à  travers  ce  geste  devenu  si  simple  que  l’on  en oublie la portée,  des moments vécus par leur auteur. Peintre avant tout, Mortier nous les donne à voir sous forme de petits tableaux dont la matière picturale y joue un rôle primordial de transition entre digital et réalité. L’oeuvre est bien physique et se donne à voir dans son entièreté  dans un ensemble qui donne le vertige. Tant d’images, tant de tableaux.

 

Mortier  a  été  un  des  précurseurs  de  l’utilisation  de l’image capturée sur les réseaux internet, dès 1996, lorsque la plupart d’entre nous ne comprenaient pas encore, ni la façon dont cela fonctionnait, ni l’utilité d’un tel outil. Mortier avait pressenti le flux d’images et d’informations qui déferlerait sur nous 20 ans plus tard.

 

 Ses photos furent d’abord prises en voiture dans un espace clos pénétrant dans un espace en mouvement. Les autoroutes, dans une gamme chromatique réduite au blanc et noir.

 

Puis vinrent les premières captures d’écran, celles des webcams de télésurveillance urbaine. Plus de déplacement physique : le déplacement virtuel prenait le relais. Lorsqu’en 2003, il figeait une prise de vue de la webcam de surveillance urbaine de Time  square,  à  la  seconde  près,  en  prenant  soin  de  bien  laisser  sur  l’oeuvre  les informations  écrites     de  l’écran  (Lieu,  date,  heure,  minute  et  seconde)  dans  une technique classique d’une peinture à l’huile sur toile, à la palette réduite au quasi- monochrome, s’ouvraient à lui toutes les séries futures qui allaient jalonner son travail. Passant de l’extérieur aux intérieurs des adeptes de la webcam en direct-live sur la toile mondiale, l’humain entrait alors dans l’œil de l’artiste, pour y rester et prendre une place de plus en plus importante, comme en témoignent les œuvres réalisées d’après les captures d’écran au plus près de l’actualité brulante qui nous est donnée à voir chaque jour sur le net,  jusqu’aux séries réalisées en milieu carcéral, plus récemment.

 

Les images se déversent à chaque seconde qui passe sur nous sans interruption par le biais de nos ordinateurs et par notre propre action. Mortier tente depuis toujours d’en faire paradoxalement un instantané, qui ne soit pas un instant damné.

 

 

Olivier Houg  Lyon oct,2019